23.10.2009

Ségolène Royal est-elle de gauche ou de droite?

Ségolène Royal est de loin la personnalité la plus atypique et la plus originale du PS. Rien de ce qu'elle fait ne s'inscrit dans les codes et dans la doxa de son parti. Il y a sans cesse chez elle une volonté lancinante de se distinguer des autres ténors qu'elle juge trop frileux, trop timorés et pour tout dire ringards. Elle entend, elle, incarner le nouveau socialisme, aussi bien en termes d'image que du point de vue de la doctrine. Un socialisme qu'elle souhaite débarrassé de ses vieux dogmes et de ses vieux rites. Un socialisme qui ose, qui innove et qui n'a pas peur de prendre des risques, quitte à brouiller les lignes. 

 

 

Les thèmes mêmes qu'elle développe - la démocratie participative, l'ordre juste, la France métissée, la fraternité, etc - se démarquent de ceux habituellement traités par ses camarades socialistes. Là où les autres privilégient les grandes questions économiques et sociales, elle fait le choix des questions sociétales. Là où les autres parlent d'idéologie, elle parle des valeurs morales. Et sur ce point elle n'est pas du tout en décalage, car on voit bien que derrière la crise internationale se cache aussi une crise morale: une société où il n'y a plus de règles, d'éthique, d'équité génère les pires comportements individualistes et prédateurs. Ségolène Royal pense qu'il faut d'abord s'appuyer sur des valeurs morales avant d'apporter des réponses économiques et sociales à la collectivité. D'où son concept très controversé de ''l'ordre juste''. La démarche peut être jugée intéressante pour les uns ou totalement réactionnaire pour les autres. Pour ma part, je ne la trouve pas ridicule. Bien au contraire. Dans son meeting du Zénith, lorsque fait scander le mot ''fraternité'', Ségolène Royal est au coeur même du discours humaniste que la gauche a abandonné depuis des années au nom des réalités économiques et qui en ce temps d'incertitudes sociales peut trouver un écho auprès des catégories sociales les plus défavorisées. 

 

 

A vrai dire Ségolène Royal est tiraillée entre un double héritage qu'elle ne parvient pas pour l'heure à traduire en un corps de doctrine : les valeurs jugées de droite ( la famille, la nation, l'ordre, l'autorité, la valeur travail, le sens de l'effort ) héritées de son milieu social et les valeurs jugées de gauche ( l'égalité, la justice sociale, la solidarité, la fraternité, etc.) qui ont forgé sa personnalité de femme politique. De hauts responsables socialistes n'hésitent d'ailleurs pas à l'accuser, à mots couverts, de ne pas être véritablement de gauche. En tout cas on a entendu cette critique pendant la présidentielle lorsqu'elle a fait sa proposition d'encadrer militairement les primo-délinquants ou lorsqu'elle a fait entonner la Marseille à ses meetings. 

 

 

Comme François Mitterrand ( qu'elle prend pour modèle ), Ségolène Royal a parfaitement compris que la France est un pays sociologiquement de droite, mais qui est cycliquement séduite par un discours de gauche. En renvoyant l'image de la Madone, elle joue sur le registre de l'affiliation à la France éternelle, mariale et catholique. Donc une figure de droite. En revanche, en transgressant les codes de son parti, en s'opposant à l'ordre établi des éléphants, elle renvoie incontestablement l'image d'une femme de gauche rebelle. Cette gauche qui est censée incarner le mouvement. C'est tout cela qui fait que Ségolène Royal n'est pas une femme de gauche classique. Il y a chez elle la volonté d'incarner à la fois Jeanne d'Arc, c'est-à-dire cette France éternelle, immuable, enracinée dans son histoire millénaire et Olympes de Gouges (personnage révolutionnaire qu'elle admire) qui symbolise la France en pleine évolution, la France radicale.

 

 

Maniant l'audace avec des accents de témérité, Ségolène Royal trace un sillon qui peut paraître de prime abord sinueux, paradoxal. Mais il y a derrière son attitude un fond de cohérence: réveiller un Parti socialiste qui depuis la disparition de François Mitterrand paraît comme endormi, déconnecté de la société. Et elle a en partie réussi car jamais le PS n'a jamais été dans un tel état d'effervescence que depuis sa soudaine irruption sur le devant de la scène politique et médiatique. Cela est à mettre à son crédit, même si on peut déplorer son côté clivant. 

 

 

Comme François Mitterrand, Ségolène Royal polarise les débats internes, obligeant ses rivaux à se positionner non par rapport à eux-mêmes, mais par rapport à elle. Les réactions de ses camarades sur son meeting du Zénith traduisent cette incapacité qui est la leur à prendre de la hauteur par rapport à ce qu'elle peut faire. Ils ne peuvent s'empêcher de la critiquer car ils se rendent bien compte qu'ils ne suscitent pas le même intérêt, le même désir. Prenez le cas de Bertrand Delanoë. C'est un maire très populaire, l'une des personnalités politiques préférées des Français. Cependant on constate que ses déplacements sur le terrain, pendant la campagne interne pour le congrès, il n'a suscité ni enthousiasme ni ferveur. Peu de militants et de citoyens sont venus assister à ses meetings. Ce décalage est frappant entre la bonne image dont il jouit dans l'opinion et la réalité du terrain qui traduit une vérité contraire. A l'inverse, Ségolène Royal paraît en perte de vitesse, mais sa capacité à enthousiasmer la base et à remplir les salles demeure intacte. Cette dichotomie est difficilement explicable si on ne saisit pas les ressorts psychologiques du peuple français. Bertrand Delanoë – fidèle à la conception républicaine du pouvoir – joue la carte de la compétence et de la raison, là où Ségolène Royal joue la carte de l'incarnation et du désir. Or on sait que les Français – bien que fiers de l'héritage légué par la Révolution et le siècle des Lumières - ont conservé une certaine nostalgie de la monarchie. Et il n'est pas étonnant de constater que la Constitution de Vème République – qui traduit le mieux cette ambivalence – soit le texte constitutionnel qui ait le plus duré. Mitterrand qui l'a longtemps combattue s'en est finalement fort bien accommodé, car il était lui-même un personnage monarchique. Ségolène Royal symbolise dans l'imaginaire de beaucoup de nos concitoyens l'image d'une reine qui aspire à gouverner la France. Cela lui confère indiscutablement une aura que de nombreux analystes politiques qualifient de ''mystique'', d'irrationnelle et qui dépasse totalement ses camarades socialistes. 



Armand Bozinsky, sociologue et chercheur au CNRS

 

Commentaires

Mitterrand se définissait comme un homme de droite qui a bien tourné. Royal est une femme de droite qui a bien tourné. Pas étonnant qu'il ait fait ce même constat plutôt simpliste : "la France est un pays sociologiquement de droite, mais qui est cycliquement séduite par un discours de gauche".
La gauche est à la tête de 20 régions et de la plupart des grandes villes françaises. Si elle a perdu beaucoup de présidentielles c'est parce qu'elle a laissé croire que la famille, le travail, l'ordre, l'autorité, le sens du travail étaient de droite. Parfois par manque de courage, souvent par manque de talent (en matière de communication particulièrement!).
Peut-être qu'au moment où la droite s'éloigne radicalement de ces valeurs de justice sociale, de solidarité, de fraternité, le PS a l'occasion de présenter un(e) candidat(e) tout simplement de gauche pour 2012. Ceci dit qu'importe l'héritage familial de ce(tte) futur(e) candidat(e), il faudra qu'il ou elle ait du courage et certaines qualités indispensables pour gagner. Du courage, Royal en a à revendre, on ne peut lui enlever ça. Mais il lui reste à convaincre qu'elle a les qualités pour battre la droite. Et là, on en est loin, très loin!

Ecrit par : Harry Haller | 24.10.2009

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